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Prix Sournia 2006-2008

la Société française d’histoire de la médecine vient de décerner à Magdalena Kozluk pour sa thèse en co-tutelle, le prix Sournia 2006-2008 destiné à récompenser la meilleure thèse en histoire de la médecine rédigée en français par un étranger.

Magdalena Kozluk, L'Esculape et son art à la Renaissance. Etude sur le discours préfaciel dans les ouvrages français de médecine 1528-1628, thèse en co-tutelle sous la direction des professeurs Jadwiga Czerwiska (Université de Lódz) et Jean-Paul Pittion (Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance, Université François-Rabelais), 2006, 2 vol. (384 p. + 124 p.)

 

Ce travail porte sur le discours préfaciel des ouvrages médicaux rédigés en langue française parus entre 1528 et 1628. Ces écrits en prose ou parfois en vers, mis en tête des ouvrages et rédigés par l'auteur lui-même, par le traducteur ou par le compilateur ont pour but déclaré de recommander l'ouvrage aux lecteurs. Les préfaces des ouvrages médicaux répondent aux conventions du genre, mais elles se distinguent par le fait d'aborder des questions qui sont propres à l'art médical du temps.

Environ deux cents textes sont analysés qui constituent les préliminaires d'ouvrages publiés entre 1528 et 1628 à Paris et à Lyon, les deux principaux centres d'édition médicale dans la France de la Renaissance. Les dates limites retenues couvrent une période qui se caractérise par l'instauration, puis par la domination d'une nouvelle orthodoxie médicale. La première de ces dates correspond à la parution de la première édition parisienne d'un texte de Galien traduit en latin. L'année 1628, date de la publication du De motu cordis de William Harvey, est choisie comme le terminus ad quem.

En effet, la nouvelle orthodoxie médicale enseignée des Facultés repose sur la pensée fondatrice des maîtres de la médecine antique, notamment de Galien. A l'acquisition d'une doctrine physiologique galénique, vont s'ajouter une formation de plus en plus régulière à l'anatomie par la dissection et l'acquisition de connaissances nouvelles en chimiatrie. Ces développements toutefois n'ont pas eu pour effet immédiat de déstabiliser l'orthodoxie. C'est la découverte de la circulation sanguine par Harvey qui à la longue sonnera le glas du galénisme médical.

Ce travail est à la croisée des recherches historiques contemporaines sur la rhétorique, la science médicale, les professions de santé en France à la Renaissance ainsi que sur l'histoire du livre médical. La préface est en premier lieu un espace de communication où le message rhétorique prend la forme d'une parole vivante: le médecin s'y construit en tant qu'auteur. En second lieu, les préfaces reflètent l'univers mental et culturel des hommes de l'art. Nos médecins sont des lettrés qui partagent avec les élites intellectuelles de leur temps, un goût pour les classiques. Des inventaires de bibliothèques viennent le confirmer.

A l'époque, la culture savante plonge ses racines dans la latinité. La langue du discours universitaire, celle de l'enseignement de la médecine est le latin. Imprégnés de cette culture, les auteurs étudiés innovent néanmoins en écrivant en français. Ils ont ainsi à tenir la gageure d'exprimer en langue vernaculaire une nomenclature qui hésite encore entre le latin et le grec. Hommes de l'art, ils doivent aussi montrer qu'ils sont ouverts aux progrès de l'anatomie et de la pharmacopée, mais dans le respect de la doctrine physiologique orthodoxe. La préface est alors un lieu privilégié où nos médecins débattent en public des problèmes qu'ils rencontrent. Ils réfléchissent à leurs propres méthodes et évaluent leur savoir à la lumière des autorités et de l'innovation.

Les progrès de la connaissance durant la période considérée conduisent aussi à une nouvelle définition des compétences et à une relative séparation et spécialisation des savoirs hérités des anciens. Il en résulte un rééquilibrage entre les diverses branches des professions de santé, entraînant des problèmes de démarcation de compétence entre médecins, chirurgiens et apothicaires. Sur les questions de hiérarchie et de préséance et sur les polémiques parfois vives qu'elles entraînent, nos auteurs sont loin de rester silencieux. Ainsi dans les préfaces de leurs traités, les médecins de la Renaissance portent un regard éclairé sur leur propre savoir, affirment l'identité de la médecine savante face à celle des autres corps de santé, tout en partageant avec ces derniers la même vocation de soigner.